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Ermites dans la taigaÉditions Actes Sud. Traduit du russe par Yves Gauthier.

Quatrième de couverture :

Une famille de vieux-croyants démunis à l'extrême, subsistant dans une cabane misérable, en pleine taïga, coupés de la civilisation depuis... 1938 : telle est l'incroyable réalité décrite par Vassili Peskov, qui raconte ici avec passion et minutie l'aventure des ermites de notre temps, puis les vains efforts de la plus jeune d'entre eux, Agafia, pour se réadapter au monde. Nouvelle version du mythe de Robinson, manuel de survie dans la taïga, histoire de femme aussi, ce livre riche et multiple a rencontré lors de sa parution chez Actes Sud en 1992 un succès qui ne s'est jamais démenti. Et Agafia, sa magnifique héroïne, vit toujours, loin du "siècle", dans la sauvage solitude de la taïga.

 

CRITIQUE :

Le journaliste Vassili Peskov nous raconte ici, l'histoire (on pourrait même parler d'aventure) de la famille Lykov, exilés volontaires aux fins fonds de la taïga sauvage mais nourricière.
On y trouve pêle-mêle l'admiration face aux techniques de survivalisme apprises sur le tas ; l'incompréhension (mais sans jugement de valeurs) face au fondamentalisme religieux, à la rigueur rarement chancelante ; la bienveillance constante de toutes les personnes ayant approché les Lykov ; l'émotion pour les heurs et malheurs de cette famille au destin cruel ; l'étonnante tolérance du gouvernement soviétique de l'époque face à des dissidents absolus ; l'engouement et la sympathie de la population russe qui ne se démentira pas au fil des ans ; le travail précieux d'ethnologie réalisé sans même s'en rendre compte par les visiteurs réguliers ; l'intransigeance morale, voire l'entêtement d'Agafia, la plus jeune de la famille, restée seule après le décès des siens ; l'extraordinaire courage forçant le respect de cette famille...

"Ermites dans la taïga" se lit d'un traite, passionnément, avec émotion et empathie, parfois avec agacement face à l'entêtement des Lykov. Quand nous le finissons, il est impossible d'en quitter l'histoire et on va chercher (sur internet, nous ne sommes pas vieux-croyants...) tout ce qui se rapporte à cette famille, cette religion, cette région. On veut voir des photos, des vidéos, on veut savoir. Au fait, si Agafia vit en encore, seule, dans son ermitage en 2019, l'auteur du livre qui l'a fait connaître au monde est décédé en 2013.

Nous apprenant beaucoup de cette époque charnière, "Ermites dans la taïga" est un livre indispensable à la compréhension d'une autre Russie. Et peut-être aussi un forme d'ode à une autre manière de vivre moins superficielle et plus "écolo".

Des nouvelles dAgafiaEn 2009 Vassili Peskov donnera des nouvelle d'Agafia en publiant "Des nouvelles d'Agafia, ermite dans la taïga".


CITATIONS :

"Agafia, la cadette, a déclaré soudain dans la conversation, avec une fierté patente, qu'elle savait lire. Après avoir demandé l'autorisation à son père, elle a filé dans l'isba d'où elle est revenue avec un livre lourd et bruni. L'ouvrant sur ses genoux, elle nous a lu une prière d'une voix chantante, de la manière dont elle parlait. Puis, désirant montrer que Natalia pouvait lire aussi, elle lui a posé le livre sur les genoux. Après la lecture, tout le monde a observé un temps de silence avec un air d'importance. Le fait de savoir lire, on le sentait, était hautement estimé chez ces gens-là et faisait sans doute l'objet de leur plus grande fierté.
"Et toi, sais-tu lire ?" m'a demandé Agafia. Tous les trois ont attendu ma réponse avec curiosité. J'ai répondu que je savais lire et écrire. Ce qui a quelque peu déçu le vieillard et les deux soeurs, qui tenaient sans doute la connaissance de la lecture et de l'écriture pour un don exclusif. Mais savoir c'est savoir, et les Lykov me traitaient désormais en égale.
Le vieux, toutefois, a jugé utile de me demander si j'étais femme. "Par la voix et le reste, on dirait une femme, mais l'habillement..." La réflexion nous a amusés, mes trois compagnons et moi, et ceux-là ont expliqué à Karp Ossipovitch que non seulement je savais lire et écrire, mais que j'étais aussi le chef du groupe. "Impénétrable est ton oeuvre, Seigneur !" a dit le vieil homme en se signant. Et ses filles de l'imiter." (pages 17-18)

"La solitude taïguéenne des Lykov fut partagée durant plusieurs années par un ours, une bête à la carrure et à l'insolence modérées. Il n'apparaissait qu'épisodiquement, piétinant, humant l'air près du garde-manger, avant de repartir. Lors de la cueillette des pommes de cèdre, l'ours suivait les ramasseurs à la trace tout en esquivant leurs regards, pour recueillir les fruits oubliés. "Nous lui laissions des pommes exprès, affamé comme il était, en quête de graisse pour l'hiver."
Cette alliance avec l'ours se vit soudainement interrompue par l'apparition d'un grand frère autrement corpulent. Le duel des deux ours eut lieu près du sentier de la rivière. "Ils hurlaient fortement". Quelques cinq jours plus tard Dmitri retrouva son vieil ami à moitié mangé par son congénère plus grand que lui.
Finie, la vie tranquille." (page 81)

"Des saisons de disette ? Oui, 1961 aura été une année terrible pour les Lykov. La neige de juin, accompagnée d'un gel assez violent, emporta toutes les cultures. Le seigle succomba à la froidure et les pommes de terre n'y survécurent que pour garnir le stock de semence. La nourriture forestière en souffrit aussi beaucoup. L'hiver avala vite les réserves de la récolte précédente. Au printemps, les Lykov mangèrent de la paille, des chaussures de cuir, la peau des skis, l'écorce et les germes des bouleaux. Des réserves de pois, ils ne gardèrent qu'un récipient de semence.
Cette année-là la mère mourut de faim. L'isba se serait vidée complètement si les récoltes suivantes avaient avorté comme les autres. Mais l'année fut bonne. La pomme de terre monta bien. Les cônes de cèdre mûrissaient aux branches. Et sur le carré des pois perça par hasard un unique épi de seigle. On le dorlota nuit et jour après avoir installé une protection spéciale contre les rongeurs.
Une fois mûr, l'épi donna dix-huit grains. Cette récolte fut enveloppée dans un chiffon sec, rangée dans un mini-seau spécial plus petit qu'une timbale, roulée dans une feuille d'écorce puis suspendue au mur. Les dix-huit grains donnèrent environ une assiette de céréales. Mais les Lykov ne firent leur première bouillie de seigle qu'à la quatrième saison." (pages 84-85)

"Comme par le passé, il y a beaucoup de choses qu'elle refuse : elle ne mange que son propre pain, pas de saucisson, ni de conserves, ni d'huile en bouteille, ni de poisson nettoyé. Pas de confitures, pas de bonbons, pas de thé, pas de sucre. Pour cette raison nous avons transvasé les flocons d'avoine dans un tissu frais et mis le miel dans un seau d'écorce. Notre "pupille" accepte les cadeaux avec gratitude - "Dieu vous garde" - mais avec dignité, sans obséquiosité. Il est très rare qu'elle réclame quelque chose." (page 239)

Article en français sur Agafia paru sur le site de Russia Beyond.

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