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Russies de FernandezÉditions Philippe REY.

Quatrième de couverture :

Après plusieurs ouvrages consacrés à la Russie (Dictionnaire amoureux de la Russie, Saint-Pétersbourg, L'Âme russe, Avec Tolstoï), Dominique FERNANDEZ reprend ici ses riches questionnements sur ce peuple et ce pays qui le fascinent. Il médite sur les espaces infinis où les Russes se perdent, s'identifiant aux plaines et aux fleuves qu'ils regardent, ne plaçant aucune frontière entre eux et la nature, les éléments, les plantes, les animaux. Dominique Fernandez interroge les arts : la littérature d'abord, avec Pouchkine, Gogol, Tchékhov, Tolstoï, en démontrant combien ces auteurs ne proposent pas seulement de grands textes mais surtout des livres de vie, des suggestions, des remèdes ; le cinéma, avec Tarkovski, cet artiste qui donnait comme personne au public l'impression d'être lui-même l'auteur de ce qu'il voyait à l'écran ; la musique, à travers les grandes figures de Tchaïkovski, Prokofiev ou Chostakovitch que la répression de Staline n'a pas empêché de créer une des œuvres les plus puissantes du XXe siècle ; la danse, avec Nijinski ou Diaghilev opérant, en compagnie de Stravinski, un bouleversement de toutes les habitudes mentales, une union parfaite du geste, de la musique et de la peinture.

Au hasard des Russies de Fernandez, on croise aussi le peintre Steinberg et sa solitude brillant comme une lumière au milieu de la nuit, le prince Dimitri Koutouchef, héros de "Flèche d'Orient", roman de Paul Morand, qui ne résiste pas à l'attraction d'un "bon poêle chaud", des odeurs, des visages, des musiques de son pays où il va rentrer au péril de sa vie et de sa liberté. On rencontre aussi le jeune frère Boris du monastère de Valaam, confiant à l'auteur un cierge en lui demandant de l'allumer sur la tombe de l'écrivain Ivan Bounine en France, geste de fraternité d'un compatriote voulant transmettre à celui qui était mort en exil, un peu de russitude perdue.
Un voyage au cour des Russies de Dominique Fernandez, à la suite d'un des meilleurs (et plus enthousiastes) connaisseur dont on puisse rêver.

Membre de l'Académie Française, Prix Goncourt, Prix Médicis, Dominique FERNANDEZ écrit dans un français très pur et très clair. Romancier, essayiste, c'est aussi un grand voyageur et un grand amoureux de la Russie à laquelle il a consacré de nombreux ouvrages.
"Russies" a été écrit à l'issue d'un voyage, organisé dans le cadre de l'année croisée France-Russie en 2010, réunissant écrivains, journalistes et photographes dans le transsibérien entre Moscou et Vladivostok, le "train littéraire Blaise Cendrars".
En 2012, Dominique Fernandez écrira un autre ouvrage relatant ce voyage, avec un parti-pris plus littéraire : "Transsibérien". À lire également, absolument.....

Les citations qui suivent reflètent la vision de l'auteur en cette année 2010.


CITATIONS :

OR, ROUGE, LUMIÈRE, FEU

La couleur naturelle du beau est le rouge. Dans la langue russe, l'adjectif krasnoïe signifie à la fois "beau" et "rouge". La place Rouge de Moscou n'est autre que la Belle Place. Les murailles du Kremlin sont rouges, comme l'or lui­ même est rouge. Pour honorer Lénine, on lui a construit un mausolée de porphyre rouge. Le rouge, couleur par excellence, qui donne plus de prix aux objets qui en font leur parure. Les images du conte sont invariablement enlumi­nées d'or et de rouge. Toute chose belle brûle d'un feu inté­rieur. (page 24)

 
TRAITS DE CARACTÈRE, COUTUMES, FAITS DIVERS

Incendie dans un village construit tout en bois. Les habi­tants s'enfuient en hâte de leurs maisons, qui prennent feu comme des allumettes. Ils sauvent du brasier et emportent des cages d'oiseaux et des plantes vertes, au lieu d'ustensiles de ménage, de biens de consommation, de vêtements. (page 98)

À-peu-près
(...) C'est le trait principal que j'ai relevé, aussi bien chez les héros de la littérature russe que dans les faits divers ou les incidents de la vie quotidienne : faire en sorte qu'on ne se singularise point par l'acte qu'on accomplit, parce qu'on est convaincu qu'un autre que soi l'accomplit. Une âme russe n'est pas en quête de compliments, elle ne s'enorgueillit pas de ses qua­lités, parce qu'elle aurait peur d'être définie par ces qualités et jugée sur ces qualités. Elle pousse si loin le refus de la "personnalité", que ce qu'elle possède de meilleur, elle ne souffre pas qu'on le lui attribue. (...)
De cette répugnance à se singulariser, détachement philo­sophique, sérénité contemplative, découlent certains com­portements. Par exemple le laisser-aller, le fait de ne pas finir complètement un travail, ou de ne pas utiliser les moyens appropriés pour l'achever. (page 99)

Là où Jules Legras se trompe, c'est quand il attribue ce laisser-aller, cette complaisance pour l'à-peu-près, à un manque de personnalité. Il entend "personnalité" au sens français : affirmation de soi vigoureuse. Les Russes ont beaucoup de personnalité, mais au sens russe : être person­nel, pour eux, ce n'est pas être soi-même à fond, c'est au contraire recevoir en soi les influences du monde, s'ouvrir à ce qui n'est pas soi, admettre que les hommes sont d'autant plus eux-mêmes qu'ils sont plus ouverts aux forces cachées qui les gouvernent. (page 101)

Forces cachées
(...) Bien mieux, après la guerre, en Allemagne, en France, en Italie, on a recherché et puni les responsables des atroci­tés, les chefs de camps, les tueurs. En Russie, après la libé­ration des goulags, beaucoup d'anciens prisonniers sont restés sur place ; leurs geôliers aussi. Ceux-ci ont été punis, mais non exclus de la communauté ; châtiés, mais non maudits. Situation inimaginable en Occident : victimes et bourreaux cohabitent sans haine. Ils travaillent ensemble, se côtoient dans la rue, fréquentent les mêmes boutiques, en cette lointaine Sibérie où ils étaient dressés, il n'y a pas si longtemps, de chaque côté d'une barrière infranchissable. Quel est donc le secret d'une telle mansuétude ?

L'assassin, au pays de Tolstoï et de Dostoïevski, ne se retrouve jamais en position de réprouvé. D'ailleurs, aux yeux du peuple, l 'assassin est considéré moins comme un coupable que comme un "malheureux"· Son crime est appelé un "malheur. Plusieurs récits nous apprennent comment les villageois, sur leur passage, venaient apporter des vivres ou des aumônes aux déportés en route vers la Sibérie. Si des forçats étaient en fuite, on laissait à leur intention, sur les appuis des fenêtres, des pots de kacha et même des bottes de feutre.

Il y a, dans cette compassion si répandue en Russie, plu­sieurs composantes : la générosité naturelle, bien sûr, mais une qualité plus spécifiquement russe : la compréhension pour la faute d'autrui. En Occident, la peine juridique et la réprobation morale coupent les liens entre le condamné et ses juges ; en Russie, le condamné reste un frère et, même s'il a failli, il n'en reste pas moins le frère qu'il était avant son crime. "L'assassin lui-même ne passe pas tout son temps à ruer", écrivait Vladimir Korolenko, ancien exilé en Sibérie, disciple de Jean-Jacques Rousseau et confiant dans la nature humaine. Et puis, dans toutes ces affaires crimi­nelles, on repère un autre élément essentiel de l'âme russe : la conscience que les bourreaux n'ont pas agi par eux­ mêmes, mais en vertu de ces forces cachées auxquelles chaque homme est soumis en secret. Le coupable n'est pas entièrement responsable. (pages 103-104)

Interdiction de juger
(...) "- Il n'y a qu'un péché : juger son prochain."
Nous sommes tous innocents et nous sommes tous cou­pables, telle est la conviction générale en Russie. Le grand criminel peut être en même temps un parfait innocent, et celui qui n'a aucune faute à se reprocher participe néan­moins au mal là où il a été commis. (page 106)

Le moment présent
"Pourquoi ce soir ne te mets-ru pas au piano ?
- Parce que je n'en ai pas envie.
- Mais tu sais qu'on ne devient pas concertiste sans un travail assidu, de tous les jours ?
- Mon humeur m'interdit de me mettre ce soir au piano."

Vivre dans le moment présent entraîne des traits de ca­ractère souvent observés : les sautes d'humeur, l'incons­tance dans l'effort, l'imprévoyance, les promesses non tenues. Si on ne se règle que sur ses impressions présentes, rien de ce qu'on fait ou dit aujourd'hui n'est une garantie de ce qu'on fera ou dira demain. Je suis celui-ci aujourd'hui, je serai un autre demain. Ce n'est pas de la versatilité, mais la conviction qu'on ne saurait être sincère en restant au­jourd'hui identique à celui qu'on a été hier. Changer, c'est rester fidèle à soi-même, au plus profond de soi- même, ce plus profond qui n'est justement pas le "moi" conven­tionnel, égal tous les jours, invariable, en usage dans les rapports sociaux.

Un ami russe ne vous donnera aucune nouvelle pendant des mois, des années. Son affection vous est gardée intacte, et vous la retrouverez à la première occasion. (Voilà un trait commun avec les Napolitains.) Lettres, mails, à quoi bon ? L'âme dédaigne les démonstrations de cordialité.

Ce qui ne varie pas : l'hospitalité, ce don par lequel votre ami, s'il dispose de deux pièces, insiste pour que vous preniez dans l'une vos quartiers. Il vous cédera sa meilleure pièce et se repliera dans l'autre avec sa femme et ses enfants. pages 106-107)

Nomadisme
(...) Cette inaptitude à s'installer s'observe aussi dans le régime des portes de communication : on ne les ferme pres­que jamais, même pour dormir, elles restent ouvertes en permanence, parce que la chambre en Russie n'est pas un domaine clos. On couche dans une chambre, par nécessité, mais personne ne couche dans sa chambre. Ce régime est à mettre en relation, bien entendu, avec le manque, ou refus, d'individualité. Il faut être pourvu d'une identité forte pour se ménager dans un appartement un espace à soi. (page 108)
(...)
Portes ouvertes, table ouverte : voilà l'esprit russe.
Lorsque, encore étudiant, j'ai été amené par leur fils chez les princes D., émigrés échoués dans le XVe arrondissement, ils ne m'ont même pas demandé mon nom. Qui j'étais, d'où je venais, pourquoi j'étais là, tout cela ne les intéressait pas. Le lien que j'avais avec leur fils me tenait lieu d'état civil. Ils me donnèrent, spontanément, une part de leur intérieur, ils m'invitèrent à partager leur vie. Autre détail qui me frappa : la forme, ovale, de la table dans leur salle à manger, en sorte que le nombre de convives pouvait être augmenté presque indéfiniment. En dépit de la pauvreté dans laquelle ils étaient tombés, en dépit de leurs fins de mois difficiles, cette table était toujours couverte de zakouski, très simples et très bons, sprats, cornichons, harengs. La bouteille de vodka trônait au milieu. Quelle différence avec ce que je connais­sais chez moi, où je devais justifier la présence de chaque nouveau camarade en répondant à une sorte d'interroga­toire : qui est-il ? d 'où sort-il ? es-tu sûr que tu ne vas pas perdre ton temps avec lui ? C'était l'intrus, toléré, jamais vraiment admis. Dans le meilleur des cas, à cet inconnu objet d'une suspicion longue à s'effacer, on servait un verre d'orangeade. (pages 109-110)

Fatalisme
Une autre conséquence de l'impossibilité de vivre autre­ment que dans le moment présent est la phénoménale capa­cité de se résigner. On supporte, parce que le lendemain n'existe pas et que ce qu'on supporte, on le supporte seulement aujourd'hui. (...)

À ce fatalisme, on attribue généralement les causes sui­vantes : l'influence de l'esprit oriental, déjà signalée ; le fait d'habiter un pays sujet à des différences si énormes entre le chaud et le froid, à des sautes de température si brusques, à des violences atmosphériques si imprévisibles, que cette nature, cette terre, ce ciel, en eux-mêmes anxiogènes (l'éloi­gnement des lieux habités et l'isolement des villages accrois­sant le sentiment d'impuissance et d'insécurité), réduisent à néant tout essai de résistance ; l'habitude ancestrale, qui remonte à Ivan le Terrible et à Boris Godounov, d'être sou­mis à un pouvoir écrasant.
"On n'échappe pas à son sort", assure un proverbe russe courant. Quoi qu'on fasse en effet, on n'échappe pas plus aux griffes de la police, impériale ou stalinienne, qu'aux brutalités du climat. (pages 110-111)
(...)

Mais enfin, dira-t-on, ce peuple a fait la plus grande révo­lution de l'histoire. Même au goulag, selon Soljenitsyne, les révoltes n'ont pas été rares. Pas de continuité psychologique chez les Russes : le sentiment d'aujourd'hui peut ne pas être le sentiment de demain, on en revient toujours là. Docile un jour, rebelle le lendemain. (page 112)

 
CARRÉ NOIR ET LUMIÈRE BLANCHE

Comme tous les Russes, Steinberg est viscéralement atta­ché à sa terre. Qu'on se rappelle les lettres de Tchaïkovski, de Dostoïevski, de Tolstoï, de Tchekhov, envoyées de l'étranger, de France, d'Italie : tous, ils clamaient leur nostalgie de la terre russe, leur désir de rentrer. L'"âme slave" ne se trouve jamais très à l'aise en Occident. Les séductions du voyage lui paraissent futiles en comparaison de la vérité plantée dans le sol russe, et seulement là. Steinberg a beau avoir un atelier à Paris, il se sent, il se dit russe, russe par toutes les fibres de son être. Ce n'est pas de patriotisme qu'il s'agit, mais d'un sentiment beaucoup plus profond, et autrement poétique. "À la campagne, on commence à respirer et à se sentir tel l'enfant du 'premier jour'. J'entre dans la mai­son ... Puis je vais chercher l'eau au puits et je tressaille sous le regard des voisins et des bêtes... Le village se trouve sur la montagne. Le temps s'y est arrêté. La montagne, la rivière, la forêt, les prés et les champs sont toujours les mêmes. Les sentiers et les buissons ne changent pas, eux non plus. On a envie de leur donner des noms, comme aux hommes."

Il faut connaître, rappelons-le, la campagne russe, la sensation d'infini que donnent ses paysages étendus à perte de vue, la beauté de ses vallonnements, l'épaisseur de ses forêts, la majesté de ses fleuves, pour comprendre la force de l'emprise qu'elle exerce sur quiconque en a subi l'en­voûtement. Mais cette campagne est si démesurée, cette beauté si insaisissable, ces lointains si angoissants, qu'ils provoquent, par réaction, le besoin d'y tracer des repères, d'y dresser des bornes. De s'en faire, en un mot, le géomè­tre. (pages 160-161)

 
VERS L'EST

Mais voici l'intéressant. Les autorités bolcheviques déci­dèrent de construire dès 1920, à Ekaterinbourg précisé­ment, rebaptisée Sverdlosk, une grande cité industrielle. Iourovski, celui qui avait dirigé l'exécution de la famille impériale, précisa que ce choix n'était pas dû au hasard. L'industrie lourde, symbole et gloire de la Russie moderne, devait naître à l'endroit où les corps du tsar, de sa femme, de leurs enfants et de leurs proches étaient tombés. Nécessité du sacrifice : on retrouve ici la grande idée qui a présidé à toutes les époques de l'histoire russe, traversé l'esprit russe, imprégné l'âme russe, inspiré la culture russe, comme il sera précisé au chapitre suivant. Le massacre de la famille impé­riale était, pour les assassins qui n'étaient peut-être pas de vulgaires tueurs, la condition nécessaire au surgissement de la nouvelle nation. (page 179)
(...)

Constructivisme, industrie lourde, sang du tsar. Aujour­d'hui, une des villes les plus riches de la Russie (pétrole, gaz, or), celle aussi où il y a 20 pour cent de séropositifs parmi les jeunes, des drogués par milliers (qu'on rééduque par un mois de menottes, puis onze mois de détention), et le plus grand nombre d'abandons d'enfants. Gratte-ciel, richesse voyante pour les autres ; nous savons cela, mais nous frappent tout de même l'air prospère du Russe moyen, l'abondance des centres commerciaux aussi bien fournis qu'en Europe, un climat d'aisance générale, l'absence de mendiants.

Novossibirsk, surgie en 1885 du néant, grâce au Transsibérien, presque deux millions d'habitants aujourd'hui, c'est la capitale de la musique, depuis que Mvarinski et la Philharmonie de Leningrad y furent évacués pendant la guerre. Centre géométrique de la Russie, la ville "ne paye pas de mine", pour qui la parcourt rapidement. Grandes avenues arborées, immeubles sans caractère, style interna­tional, entre Europe et États-Unis, rien qui arrête l'œil, à part la haute statue de Lénine, comme dans toutes les villes traversées. Derrière cette grisaille de façade, que d'énergie! "L'École spéciale de musique" regroupe cent soixante-dix élèves, de sept à dix-huit ans. En plus d'une scolarité complète, ils apprennent à jouer d'un instrument, en solistes ou en groupe. Vaste édifice, clair, lumineux, propre. Chambres à deux lits, beaucoup d'internes, de la province ou de l'étranger : Coréens, Chinois, Kazakhs... C'est ici que les professeurs du Conservatoire recrutent leurs élèves ; le célèbre Bron, en particulier, y a déniché deux des plus grands violonistes de notre époque, Maxime Vengorov et Vadim Repin. Leurs portraits, en jeunes gar­çons pâmés sur les cordes, ornent un peu partout les cou­loirs de l'école. L'«âme» des violons : jamais ils n'en ont eu plus qu'ici.

La Philharmonie, la troisième de Russie, donne un concert chaque soir. Elle régit vingt et un ensembles orches­traux qui jouent dans les écoles, et en région. L'Opéra, le troisième de Russie, le premier par l'ampleur de la salle (mille sept cents places), inauguré le 12 mai 1945 (ce qui fournit une idée de l'importance accordée à la musique même en pleine guerre), offre tous les soirs un spectacle, d'opéra ou de ballet. Aujourd'hui, 4 juin 2010, présenta­tion de fin d'année des élèves de l'école de ballet. Garçons et filles de douze à dix-sept ans concourent dans le réper­toire classique : Adam, Minkus, les deux pas de deux du Lac des cygnes, une valse humoristique de Chostakovitch, le finale de Raimonda de Glazounov. Déjà une grande perfec­tion technique, les garçons encore un peu raides, les filles (beaucoup de Japonaises) fort gracieuses.

J'ai retrouvé à Novossibirsk tout ce que j'admire en Russie :
1. la place de la culture dans la société ;
2. l'effort pédagogique des responsables de la culture envers les jeunes ; il y a aussi un grand théâtre de marion­nettes, laboratoire des arts du spectacle à l'intention des enfants;
3. l'énergie, l'aspiration à l'excellence.

Quand je dis, lors d'une interview à la radio, qu'une place à l'Opéra Bastille coûte l'équivalent de sept mille cinq cents roubles - le salaire moyen étant ici de cinq cents roubles-, à peine si on me croit. Tout n'était pas mauvais dans le communisme. La politique d'une culture vraiment populaire, accessible à tous, et qui perdure malgré les diffi­cultés économiques, reste à la gloire du régime honni.

Promenade en ville. Quoi qu'on dise de la "mafia", des "nouveaux Russes" aux valises pleines de billets, de la condition précaire des retraités, etc., le redressement économique de la Russie de Poutine est spectaculaire. Il y a vingt ans, tout manquait. Très peu alors de restau­rants et de magasins, des queues partout, la pénurie. À pré­sent, Novossibirsk, ou Krasnoïarsk plus à l'est, abondent en supermarchés et centres commerciaux, où une classe moyenne vient s'approvisionner comme dans n'importe quelle ville d'Europe. Ne manquent ni la variété des pro­duits, ni le clinquant et la vulgarité de la société mondiale de consommation. (pages 180 à 183)
(...)

Seul le train ne change pas, à part le remplacement des énormes locomotives à charbon (il y en a une exposée à chaque gare) par des locomotives électriques à peine moins imposantes, attelées souvent à deux ou trois. Il relie [le transsibérien] toutes ces villes avec une majesté, une lenteur, une ponctualité extraordinaires. De l'une à l'autre, mille kilomètres sans une minute de retard, à une allure de soixante à quatre­ vingt kilomètres à l'heure, l'état des rails et la longueur incroyable des convois ne permettant pas de rouler plus vite. Les arrêts dans les quelques gares intermédiaires sont courts : de vingt minutes à une minute, le temps de des­cendre sur le quai et d'acheter à une babouchka ambulante une de ces succulentes glaces, blanches comme un tronc de bouleau. On traverse la forêt, l'immense taïga de pins, sapins, mélèzes, épicéas, bercé par un roulis entêtant, sans jamais ressentir aucune monotonie. C'est toujours pareil et c'est toujours nouveau. On voit aussi des bouleaux et des trembles, mais ce ne sont pas les arbres spécifiques de la taïga, royaume des conifères, étalé à l'infini, houle sombre de branchages qui se répète et se renouvelle comme les vagues de la mer.

La différence avec une voie de chemin de fer française, c'est que celle-ci ne longe ni route ni autoroute, qu'aucun grillage ne la sépare de la nature, qu'on passe entre les arbres à petite allure et au contact de l'herbe, des bois, comme si l'on circulait à bicyclette. On ne va pas d'un point à l'autre, on s'installe dans le paysage, pour une journée, pour une semaine, comme si on était dans l'éternité, sans autre but que de s'immerger, se fondre dans la Terre-Mère. Presque jamais de construction humaine, pas d'habitants, pas d'ani­maux, pas d'avions, des routes de terre défoncées, de très rares villages faits de maisons de bois éparpillées derrière des palissades. On imagine ce que peut être le sentiment de la vie pendant les neuf mois d'hiver, quand tout est gelé. Seul remède : l'alcool, toujours l'alcool, qui abaisse l'espé­rance de vie à moins de soixante ans. (pages 184-185)
(...)

Ce n'est pas la misère qui caractérise la Russie ou qui l'a jamais caractérisée. C'est le sentiment tragique de la vie. La tragédie peut provenir de la misère. Mais la misère n'a été qu'une composante parmi d'autres plus graves, plus constantes : la violence historique, la violence climatique. À Krasnoïarsk, Dostoïevski a passé six mois en prison, avant d'être envoyé au bagne. La tragédie est omniprésente en Russie : même quand elle semble mise entre parenthèses, comme à présent, on la sent prête à saisir de nouveau à la gorge ce peuple qui n'a pour se défendre que son courage, sa patience, son endurance. Sans la Sibérie, on ne peut com­prendre la Russie ; sans cet énorme réservoir de patience et d'endurance (et qui a permis à l'URSS de gagner la guerre, par le démontage des usines de l'Ouest et leur remontage derrière l'Oural), on ne peut comprendre le génie russe, cette démesure et cet emportement qui font paraître courtes les deux mille pages de Guerre et Paix, l'heure ou l'heure et demie de la Sixième symphonie de Tchaïkovski ou de la Septième de Chostakovitch, les trois heures d'Ivan le Terrible d'Eisenstein ou d'Andreï Roublev de Tarkovski. Et surtout, épargnent à ce pays toute petitesse et tout confinement dans "le mien" et "le tien". Rien de mesquin, de médiocre, ne peut atteindre celui qui est habité par le sentiment tragique de la vie. (page 186)

Le train [le transsibérien], dès son apparition, est devenu une composante fondamentale de l'âme russe : lenteur, patience, égalisation du temps à l'espace, hasards de l'errance, départ pour le lointain, pour l'infini, peut-être pour l'au-delà. (pages 189-190)

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