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Que faireÉditions des Syrtes.

Traduit du russe par Dimitri SESEMANN
Réédition agrémentée de textes de Vassili ROZANOV et Alain BESANÇON

Quatrième de couverture :

En 1890, le marxiste Georges PLEKHANOV notait combien fut réelle l’influence de Nikolaï TCHERNYCHEVSKI (Николай Гаврилович Чернышевский), et de son Que faire ? – écrit et publié en 1863 – sur des générations de révolutionnaires russes. "Qui n’a lu et relu ce livre fameux ? Qui n’a subi son attrait et son influence bénéfique, qui ne s’est purifié, amélioré, fortifié, enhardi ? Qui, après avoir lu ce roman, n’a réfléchi sur sa propre vie ? N’a pas soumis ses propres aspirations et inclinations à un examen rigoureux ? Nous en avons tiré la force morale et la foi en un avenir meilleur."

Rééditer Que faire? aujourd’hui c’est permettre de retrouver ces années 1850-1860, une période charnière où émerge en Russie l’intelligentsia, un nouveau groupe social ouvert à la pensée politique occidentale, tout en restant arc-bouté sur les refus slavophiles envers la culture libérale bourgeoise européenne. À l’évidence, ce roman politique est un marqueur dans l’histoire du bolchevisme.

On connaît d’ailleurs son impact sur la structure mentale du jeune Lénine et toute la vie intellectuelle de la Russie pré-révolutionnaire. "Que faire ?" témoigne en outre d’une ébauche de rapprochement entre les trois éléments fondamentaux de l’orthodoxie communiste. A savoir la promesse de perfection contenue dans l’utopie d’un côté, la violence rédemptrice de l’autre et enfin la sacralisation de la connaissance du mouvement historique et de ses lois. C’est aussi un plaidoyer pour l’émancipation féminine, à travers le personnage de Véra, engagée sur le chemin de la liberté pour échapper à sa famille.


La critique de Serge GADAL in Revue de la Défense Nationale :

Chto delat 1867Dans les années 1850-1860 émerge en Russie un nouveau groupe social, l’intelligentsia, ouvert à la pensée politique occidentale tout en conservant les réserves exprimées par les slavophiles envers la culture libérale-bourgeoise européenne. Publié en 1863, Que faire ?, le roman initiatique de Tchernychevski influencera des générations entières de révolutionnaires russes, et sera déterminant sur le parcours politique du jeune Lénine, qui le lit pour la première fois à quatorze ans. Le révolutionnaire bolchévik considérait d’ailleurs son auteur comme "le plus grand et le plus doué des représentants du socialisme avant Marx", au point de donner à l’un de ses textes politiques emblématiques ce même titre de Que faire ?

Ces "hommes nouveaux" décrits par Tchernychevski se sont donnés pour tâche essentielle d’éduquer le peuple russe, de le sortir de son arriération, pour le faire avancer d’un seul bond au-delà du niveau de progrès atteint alors par les sociétés occidentales. "Dans quelques années… on les appellera au secours… et ce qu’ils diront, tout le monde le fera. (Puis), on les maudira et ils seront bannis de l’arène, sous les sifflets et les huées… ils quitteront l’arène, fiers et modestes, graves et bons, comme ils ont toujours été... Comment nous passerons-nous d’eux ? Nous aurons du mal, mais nous vivrons mieux après eux qu’avant." Les personnages de Lopoukhov et de Kirsanov les représentent dans le roman.

La troisième figure masculine, Rakhmetov, représente l’idéal-type du révolutionnaire décrit magnifiquement par Tchernychevski : "Ils ne sont guère nombreux, mais ils font s’épanouir la vie de tous, sans eux elle dépérirait et pourrirait ; … ce sont eux qui permettent aux gens de respirer, sans eux les gens étoufferaient." Mais encore : "Grande est la masse des bonnes et honnêtes gens, et ces hommes-là sont rares, mais dans cette masse, ils sont comme la théine dans le thé, comme le bouquet dans un vin généreux, c’est d’eux qu’elle tient sa force et son parfum, c’est la fleur des meilleurs, ce sont les moteurs des moteurs, c’est le sel du sel de la terre." Effectivement, comme l’écrivit Alain Besançon dans Les origines intellectuelles du léninisme (1977), "un type d’idéologue révolutionnaire se forma au début des années 1860, sans qu’il y ait eu encore d’idéologie élaborée – la conviction qu’elle était possible suffisait – ni non plus de programme politique cohérent. Pendant quelques années jaillirent, ça et là, des militants sans doctrine et sans programme, pratiquant l’action pour l’action, et combinant la plus tranchante confiance en eux-mêmes, avec l’ignorance provisoire des raisons doctrinales qui pourraient la justifier."

Vera Pavlovna, l’héroïne du roman fonde un modèle de société fouriériste, un phalanstère, basé sur l’autogestion des entreprises et l’émancipation féminine. De nombreuses femmes russes des classes éduquées suivront d’ailleurs son exemple après avoir lu le roman, ce qui fut l’une des raisons ayant motivé son interdiction par les autorités. On relève toutefois que la société future décrite à plusieurs reprises par l’auteur est adaptée à cette tendance bien connue qu’ont les Russes au nomadisme intérieur (les hivers se passent dans le Sud, on ne remonte vers le Nord qu’au printemps, le tout dans la gaité et la liberté !).

Sur le plan de la forme, Tchernychevski démontre une réelle habileté pour contourner la censure tsariste, tout en rendant hommage, au détour d’une ligne à Owen, "le saint vieillard", à Feuerbach, "le père de la philosophie moderne", ou encore au fouriériste Victor Considérant. Sa méthode consiste à camoufler les "idées interdites" en forçant le lecteur à décoder le texte, à lire le mot "Russie" sous le mot "Italie", ou encore à deviner le nom d’une personnalité russe contemporaine sous celui de Napoléon, par exemple.

Roman parfois étonnamment moderne, roman prophétique qui annonce déjà les évolutions sociétales de la fin du XXe siècle (brièvement expérimentées d’ailleurs dans l’Union soviétique des années 1920), Que faire ?, est un texte capital pour comprendre les prémices des révolutions de 1905 et 1917.


Citations :

"Les personnes insuffisamment évoluées respectent fort peu l'inviolabilité du monde intérieur de leur prochain...Votre âme est une rue dans laquelle tout le monde regarde de sa fenêtre, non parce qu'on doit y voir quelque chose, non, on ne s'attend même pas à y voir quoi que ce soit d'utile ou de curieux, mais on a rien d'autre à faire. Ça ne gène personne, pourquoi ne pas regarder ? La rue, certes, cela ne la gène pas, mais l'homme n'éprouve pas grand plaisir à se faire ainsi importuner."

"Les hommes se divisent en deux catégories principales : ceux qui appartiennent à la première préfèrent se reposer ou se distraire en la compagnie des autres. Tout le monde a besoin de solitude. Mais pour ces gens-là, elle doit être l'exception, la règle étant la vie en société. Ce groupe est numériquement beaucoup plus important que le second, dont les goûts sont opposés : ceux qui en font partie se sentent plus à l'aise dans la solitude qu'en société. Cette différence est même entérinée par l'opinion publique, qui la consacre par les expressions suivantes : "être sociable" ou "être renfermé"."

"La gymnastique, les exercices de force et la lecture, telles étaient les occupations privées de Rakhmetov. Mais, à son retour de Petersbourg, elles n'occupaient guère plus que le quart de son temps, le reste étant consacré aux affaires des autres, ou à des affaires qui n'étaient à personne en particulier. Il respectait en cela les mêmes principes que pour la lecture : ne pas perdre son temps à des affaires de seconde importance ou avec des gens de second ordre, ne s'occuper que des affaires capitales, car ce sont elles qui peuvent, sans qu'il y soit pour rien, le règlement des affaires de seconde importance et le sort des gens concernés. Par exemple, hors de son cercle, il ne fréquentait que ceux qui exerçaient quelque influence sur les autres. Si l'on n'était pas considéré comme une autorité par un certain nombre de personnes, on n'avait aucune chance de nouer, fut-ce une simple conversation avec lui."

"Mais l'homme essaie toujours de faire durer le plus longtemps possible les situations auxquelles il s'est habitué. L'élément conservateur est fondamental dans notre nature, nous n'y dérogeons que par une nécessité impérative."

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