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Je viens de Russie Zakhar PrilepineQuatrième de couverture :

Zakhar Prilepine (Захар Прилепин), que beaucoup considèrent en Russie comme le Maxime Gorki de notre temps, est l'auteur d'une dizaine de romans traduits dans plusieurs langues. San'kia, le plus connu d'entre eux, a fait de lui un gourou de la jeunesse. Ni ses idées politiques radicales ni son engagement dans le mouvement national-bolchevique de Limonov ne détournent de lui des millions de lecteurs. C'est qu'il empoigne la terrible réalité russe des “années zéro”, de 2000 à aujourd'hui, sans pathos ni faux-semblants, avec une lucidité implacable servie par un immense talent.
Je viens de Russie, recueil de miniatures écrites à la volée, forme un condensé merveilleusement spontané de ses émotions, de ses colères et de ses intuitions. Il y est donc question de politique, de littérature, d'histoire, d'amour, d'impressions de voyage, de tout ce qui le fait vivre et écrire à cent à l'heure.

Né en 1975, Zakhar Prilepine a combattu en Tchétchénie entre 1996 et 1999 avant de s'engager dans les forces spéciales de police et d'exercer plusieurs métiers. Membre du parti national-bolchevique depuis 1996, il est l'un des intellectuels protestataires les plus célèbres de Russie.

Zakhar interview

Il s'agit d'un recueil de chroniques parfois drôles, souvent très émouvantes, généralement porteuses de beaucoup de sens et surtout extrêmement intéressantes pour qui veut connaître la Russie, la Russie profonde. Le côté très tendre de ces chroniques dissimule assez faiblement les idées à la fois révolutionnaires et profondément conservatrices de l’auteur.

Citations :

Ce qui importe, c'est de trouver sa terre, de sentir qu'on a des racines, qu'on est solidement ancré et que pas un vent déchaîné ne saura nous en arracher. Et soudain on comprend que tuer pour elle ne sera peut-être pas nécessaire et que vivre pour elle est un pur plaisir.
Ma terre est heureuse, légère comme une plume, elle porte la joie, elle danse en mesure, elle nous accueille quand nous sommes prêts à tomber. (page 11)

Hier, j'ai été le témoin de cette scène : mon fils de deux ans joue sous un pommier. Il ôte ses sandales, ramasse une pomme sur le sol et mort dedans en marchant. Il s'accroupit et regarde ses petits talons roses pour voir si une offrande des poules ou des oies ne s'est pas accrochée à un pied ; ça sent mauvais mais c'est joli sur un talon, comme un coup de pinceau. Il se relève, continue son chemin, décrit des cercles insensés, entouré d'oiseaux et de soleil.
Le cœur de son grand-père et de son arrière-grand-père dissous dans la terre sont en liesse, ils soutiennent ses petits pieds. Je suis sûr de cette liesse, comme du nom que je porte.
Mon sang chante en silence. Moi aussi, je vais aller cueillir une pomme. (page 15)

Le terrain du bonheur est vaste, marche sans peur d'un pas ferme ! La nourriture pour le bonheur est partout, goûte-la jusqu'à plus faim. Va le cœur ouvert au bonheur comme un nichoir au printemps. Un oiseau va venir s'installer, il fera bon dans ton nid plein d'oisillons joyeux et maladroits. (page 17)

Emeline regarde les SDF de ses yeux tranquilles, et son visage ne trahit aucune émotion : ni pitié, ni dégoût. Je ne sais pas quoi il pense.
« Sev, l'homme russe, il est comment d'après toi ?
-’ homme russe n'est pas orthodoxe, il n'a pas les yeux bleus, il n'est pas blanc, non. Il boit, commet de petits larcins, il est accablé par sa famille et les soucis. Mais cela étant, il ne te prendra pas ton dernier morceau de pain, il ne repose pas une bouteille vide sur la table, il ne fait pas de déclaration d'amour à haute voix à ses chefs. Il a des convictions fermes sur la vie. Mais pas du tout celles qu'on lui attribue ordinairement…
- Tu te sens russe ?.
- Bien sûr. »
Dostoïevski parlait de l'ambivalence de l'homme russe. Emeline en est un exemple presque idéal : poète illustre et inconnu, qui a vécu 50 ans d'une vie malheureuse dans le bonheur et la regarde de ses yeux tristement joyeux. (page 67)

Il faut lire également intégralement la petite chronique qui s'intitule « À chaque contraction, Pousse ! »
Elle commence ainsi :
Je demande à mon petit garçon : « si un monstre attaque ta maman, tu te battras contre lui ?
- Oui, répond-il d'un air sombre, puis il ajoute après un instant de réflexion : mais ce serait mieux si ça n'arrivait pas. »
Réponse typiquement russe. Certainement, une révolution serait nécessaire, mais ce serait mieux si elle ne se produisait pas. (page 95)

Le XXe siècle a gâté les humains. Aujourd'hui, il nous semble que la vie passe à une vitesse folle. Au cours des cinquante dernières années, n'importe quel intérieur a changé plus qu'il ne l'a fait en plusieurs siècles à d'autres époques. La mode est devenue un tyran.
À ce propos, d'ailleurs, une définition totalement absurde des temps nouveaux est apparue : le “siècle de l'information”. Mais comme l'a dit un homme intelligent : “Nous savons de plus en plus de choses sur un nombre de sujets de plus en plus limité.”
Les neuf dixièmes de l’information que nous rece­vons sont à mettre au rebut. En surfant sur “la toile mondiale”, l'homme consomme des gigaoctets de sottises. Demandons-nous plutôt si nous connaissons par cœur les paroles d'au moins une chanson populaire?
Nous échangeons l'harmonie des siècles contre le vacarme et la cacophonie de plusieurs stations de radio allumées en même temps.
(…) Les livres disparaissent des appartements, ce sont des nids à poussière.
On ne sait pas comment, mais une personne sur deux est devenue allergique au papier. Lermontov, c'est du papier, Gogol, beaucoup de papier, Léon Tolstoï, énormément de papier... Insupportable. En revanche, presque personne ne souffre d'allergie quand il s'agit de ces collecteurs de poussière infati­gables que sont les ordinateurs. (pages 128-129)

Nous avons été les vainqueurs de la plus terrible guerre mondiale. Nous avons réussi, ô mon Dieu, à aller dans l'espace. Nous avons installé l’électricité, le gaz, le téléphone, la radio dans tous les appartements en quelques années.
Et aujourd'hui ? Nous changeons sans cesse de téléphone mobile, de cafetière électrique, de centrifugeuse, de judas, de poignée de porte, de capitonnage de porte.
Est-ce de cela qu'on rêvait? Après avoir volé dans le vide sidéral incommensurable, insatiable et noir ?
Comment nous sommes-nous lassés si vite pour verser de cette façon dans la futilité ?
Les jeunes garçons ne veulent plus aller sur Mars, sur la Lune, au diable vauvert. Ils veulent la cent deuxième version d'un jeu informatique. Yeux rougis,
“souris” masturbée à mort, mouvements nerveux des mains : “Sauve-toi, petit, sauve-toi, un monstre va t'attraper !” (Pages 129-130)

À la fin de l'hiver, à quoi bon le cacher, nous sommes vraiment fatigués : le climat consomme nos rares vitamines russes jusqu'à la dernière miette, nous glace le sang, nous affaiblit le cerveau en provoquant insomnie, paresse et mollesse. Quand arrive le mois de mars, nous n'avons qu'une envie, dormir, et il n'est pas possible de s'épanouir avec le premier bourgeon du printemps.
Quand je suis à l'étranger, je comprends très bien pourquoi les gens ne mangent pas, non, ce n'est pas le mot, ne s'empiffrent pas de soupe, de chtchi, de borchtch avec une énorme cuiller! Je comprends pour­quoi ils ne dévorent pas quarante pelmeni au même repas, ne coupent pas le lard en tranches énormes, ne boivent pas la vodka dans de grands verres ! Même le pain, ils n'en mangent pas autant que nous. Parce que nous, nom d'une crêpe, on a froid, et eux, non. Oh, et les crêpes, ils ne les mangent pas comme nous, accompagnées de poisson, à la confiture, à la viande, au fromage blanc. Et notre fromage blanc, ils n'ont rien de pareil : authentique, blanc, bourré de calories, et tellement ferme qu'on peut s'en servir comme ciment pour consolider les murs des forteresses.
Nous avons froid, c'est inconfortable et nous aime­rions mieux hiberner, comme nos ours ; mais l'hiver, au contraire, nous allons au travail, nous errons dans des ateliers, des couloirs, des bureaux glacés, nous pétrissons la neige, nous nous emmitouflons dans des vêtements lourds et nous tenons bon, avec ténacité. (pages 140-141)

Le peuple russe est rude, oui. Mal peigné, pas lavé.
De nos ancêtres, il y a mille ans, on écrivait qu'ils vivaient dans des huttes de terre crasseuses et allaient faire leurs besoins naturels toujours à trois. On ne va pas seul dans la forêt. Pire que des chiens, et ils n'avaient pas honte. Du bétail, pas un peuple.
Byzance avait du mal à retenir le poids de son histoire grandiose, de ses victoires, de ses édifices qui touchaient le ciel, tandis que les Russes allaient dans la forêt par trois. Avec des feuilles de bardane...
Un peu plus tard, ils ont laissé tomber la bardane, ils sont arrivés à Byzance par la mer, ils ont accroché leurs armoiries sur les portes et ils ont exigé un tribut de Tsargrad. Ils portent la barbe. Des vêtements absurdes. Ils sont glacés en hiver, accablés de chaleur en été.
Pendant l’hiver, tout l’hiver, ils mangent de la nourriture conservée dans des tonneaux, ils mangent ce qu'ils ont mis de côté et plongent les bras dans des barils puant la saumure. Ils vivent presque sans sortir, comme des taupes, la neige les engloutit jusqu'au sommet du crâne. Ils croupissent dans la pénombre et sentent mauvais. Parfois ils se battent un peu. Quand ils en ont assez, ils prennent leurs skis et vont à la chasse. Les écureuils intoxiqués par leur haleine alcoolisée tombent des sapins.
Pendant l’été, ils sont accablés de chaleur. Ils fauchent, ils labourent, ils baisent... Un jour d'été sert à nourrir un mois d'hiver. Ils sont accablés de chaleur, mais ils n'ont pas le temps de se laisser accabler.
Bonne mère nature a détraqué la tête des Russes.
Personne n'a la patience de supporter tout cela, mais impossible d'y échapper, ils supportent... Ils endurent le froid presque toute l’année, sauf pendant trois mois durant lesquels ils travaillent en suant copieusement, jusqu'à l'hébétude... Vivement l'hiver...
Ils ont toujours été cupides. Ils ont toujours pensé qu'ils étaient de mauvais guerriers. Ils ont toujours souhaité voir crever la vache du voisin. Depuis mille ans, rien n'a changé.
Apportez-leur un miroir, ils se regarderont avec indifférence. Ils ne seront pas étonnés.
“Oui, c'est bien moi !”
Je t'aime, mon peuple bien-aimé et rude...
Ils bâtissaient des églises et les brûlaient. Leurs guerres étaient stupides et absurdes. Ils bricolaient des constructions vouées à la ruine. Mais qui ont tenu debout pendant mille ans. Que personne n'a pu ébranler.
En Russie, il n'y a pas de temps présent. C'est pourquoi personne ne la comprend. Et peut-être n'est­ ce pas nécessaire ? (pages 150-151)

Je me redresse, couvert de neige, mais je n'ai pas la force de me secouer. Je suis comme un épouvan­tail congelé, les bras en croix. Mes copains sont déjà rentrés chez eux et ils mangent leur soupe. La plaine de Riazan s'étend au loin dans la pénombre grise. Il faut rentrer. Ma mère est à la maison. J'ai une douleur dans la poitrine. De la neige crissante a pénétré dans mes bottes de feutre, elle me brûle la peau à travers mes chaussettes de laine, oui, des chaussettes tricotées par ma grand-mère. Mes vertèbres sont en place. Mon sang coule dans mes veines. Je viens de Russie.
Les insurgés de Razine m’entourent, des noceurs, des soûlards. Ce sont mes proches. Je touche l'écorce,
elle est rugueuse. C'est bon!
Michka Lermont et Pachka Vassiliev sont mes proches. Chacun des vers qu'ils ont écrits se balance en moi, comme une branche lourde de neige. Si on la secoue, elle tombera tout doucement. C'est bon !
(…) Ma Russie, ma cage thoracique. Mon cœur bat à l’intérieur. (page 152)

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