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limonov emmanuel carrereQuatrième de couverture :

Limonov n'est pas un personnage de fiction. Il existe. Je le connais. Il a été voyou en Ukraine ; idole de l'underground soviétique sous Brejnev ; clochard, puis valet de chambre d'un milliardaire à Manhattan ; écrivain branché à Paris ; soldat perdu dans les guerres des Balkans ; et maintenant, dans l'immense bordel de l'après-communisme en Russie, vieux chef charismatique d'un parti de jeunes desperados. Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement.

Citations :

La révolution a cessé de dévorer ses enfants, le pouvoir, selon le mot d'Anna Akhmatova, est devenu végétarien. Sous Nikita Khrouchtchev, l'avenir radieux se présente comme un objectif raisonnable et bonhomme : sécurité, amélioration du niveau de vie, croissance paisible de joyeuses familles socialistes au sein desquelles les enfants ne sont plus encouragés à dénoncer leurs parents. Il y a eu la période délicate, c'est vrai, où après la mort de Staline des millions de zeks ont été libérés, certains même réhabilités. Les bureaucrates, provocateurs et mouchards qui les avaient envoyés au Goulag étaient certains d'une chose : qu'ils ne reviendraient jamais. Or certains sont revenus et, pour citer encore Akhmatova, « deux Russies se sont retrouvées face à face : celle qui a dénoncé et celle qui a été dénoncée ». Un bain de sang était possible, il n'a pas eu lieu. Délateur et revenant se croisaient, chacun sachant à quoi s'en tenir sur l'autre, et, détournant le regard, filaient chacun de son côté, mal à l'aise, vaguement honteux tous les deux, comme des gens qui ont fait ensemble, autrefois, un mauvais coup dont il vaut mieux ne pas parler.
Quelques-uns, cependant, en parlaient. Khrouchtchev en 1956 a donné lecture au XXe Congrès du Parti d'un « rapport secret » qui ne l'est pas longtemps resté, où était déploré le « culte de la personnalité » sous Staline et implicitement reconnu que le pays pendant vingt ans avait été gouverné par des assassins. En 1962, il a personnellement autorisé la publication du livre d'un ancien zek appelé Soljenitsyne : Une journée d'Ivan Denissovitch, et cette publication a été un électrochoc. La Russie entière s'est arrachée le numéro 11 de la revue Novy Mir, où est paru ce récit prosaïque, minutieux, d'une journée ordinaire dans un camp même pas spécialement dur. Bouleversés, n'osant y croire, le gens se mettaient à dire des choses comme : c'est le dégel, la vie renaît, Lazare sort de son tombeau ; dès l'instant où un homme a le courage de la dire, personne ne peut plus rien contre la vérité. Peu de livres ont eu un tel retentissement, dans leur pays et dans le monde entier. Aucun, hormis dix ans plus tard L'Archipel du Goulag, n'a à ce point, et réellement, changé le cours de l'histoire.
Le pouvoir a compris que la vérité sur les camps et sur le passé, si on continuait à la dire, risquait d'emporter tout : pas seulement Staline mais Lénine avec lui, et le système lui-même, et les mensonges sur quoi il repose. C'est pourquoi Ivan Denissovitch a marqué à la fois l'apogée et la fin de la déstalinisation. Khrouchtchev déchu de ses fonctions, la génération d'apparatchiks issue des purges a mis en place, sous l'égide du gracieux Leonid Brejnev, une sorte de stalinisme mou, fait d'hypertrophie du Parti, de stabilité des cadres, de pistons, de cooptations, de petites et grosses prébendes, de répression modérée : ce qu'on a appelé le communisme de nomenklatura, du nom de l'élite qui en bénéficiait, mais cette élite, au fond, était relativement nombreuse et, pour peu qu'on joue le jeu, pas si difficile à intégrer. Cette stabilité-là, plombée, à-quoi-boniste et d'une certaine façon confortable, pratiquement tous les Russes en âge de l'avoir connue y pensent avec nostalgie aujourd'hui qu'ils se retrouvent condamnés à nager et souvent à se noyer dans les eaux glacées du calcul égoïste.
Le grand dicton de l'époque, équivalent de notre « travailler plus pour gagner plus », c'était : « on fait semblant de travailler, et eux, ils font semblant de nous payer. » Ce n'est pas enthousiasmant comme façon de vivre, mais ça va : on se débrouille. (pages 88 à 90)

D'après les historiens les plus sérieux (Robert Conquest, Alec Nove, ma mère), vingt millions de russes ont été tués par les allemands pendant les quatre années de la guerre, et vingt millions par leur propre gouvernement pendant les vingt-cinq ans du règne de Staline. (page 98)

Il y avait la littérature officielle. Les ingénieurs de l'âme, Comme Staline avait un jour appelé les écrivains. Les réalistes-socialistes bien dans la ligne. La cohorte des Cholokhov, Fadeev, Simonov, avec appartements, datchas, voyages à l'étranger, accès aux boutiques pour hiérarques du Parti, œuvres complètes reliées, tirées à des millions d'exemplaires et couronnées par le prix Lénine. Mais ces privilégiés n'avaient pas le beurre et l'argent du beurre. Ce qu'ils gagnaient en confort et sécurité, ils le perdaient en estime de soi. Aux temps héroïques des bâtisseurs du socialisme, ils pouvaient encore croire à ce qu'ils écrivaient, être fiers de ce qu'ils étaient, mais au temps de Brejnev, du stalinisme mou et de la nomenklatura, ces illusions n'étaient plus possibles. Ils savaient bien qu'ils servaient un régime pourri, qu'ils avaient vendu leur âme et que les autres le savaient. Soljenitsyne, leur remords à tous, l'a noté : un des aspects les plus pernicieux du système soviétique, c'est qu'à moins d'être un martyr on ne pouvait pas être honnête. On ne pouvait pas être fier de soit. S'ils n'étaient pas complètement abrutis ou cyniques, les officiels avaient honte d'écrire dans la Pravda de grands articles pour dénoncer Pasternak en 1957, Brodsky en 1964, Siniavski et Daniel en 1966, Soljenitsyne en 1969, alors que dans le secret de leur cœur ils les enviaient. Ils savaient que c'étaient eux, les vrais héros de leur temps, les grands écrivains russes à qui le peuple vient demander, comme autrefois à Tolstoï : « Qu'est-ce qui est bien ? Qu'est-ce qui est mal ? Comment devons-nous vivre ? » Les plus veules soupiraient que s'il n'avait tenu qu'à eux ils auraient suivis ces exemples exaltants, mais voilà, ils avaient des familles, des enfants engagés dans de longues études, toutes les très bonnes raisons qu'a chacun de collaborer au lieu d'entrer en dissidence. Beaucoup devenaient alcooliques, certains comme Fadeev se suicidaient. (page 112)

Vies parallèles des hommes illustres : Alexandre Soljenitsyne et Édouard Limonov ont tous deux quitté leur pays au printemps 1974, mais le départ du premier a fait plus de bruit dans le monde que celui du second. Depuis la chute de Khrouchtchev, le conflit était ouvert entre le pouvoir et le prophète de Riazan, qui en vertu d'une contradiction typiquement soviétique était à la fois considéré comme l'écrivain le plus important de son temps, et, de fait, interdit de publication. Je connais peu d'histoires aussi belles que celle de cet homme seul, médiéval, paysan, réchappé à la fois du cancer et des camps, et adossé à la certitude qu'il verra, de son vivant, triompher la vérité car ceux qui mentent ont peur et lui pas. Cet homme qui, au moment où ses collègues votent son exclusion de leur Union au motif, entre autres, « qu'on ne trouve pas dans ses œuvres le thème de la camaraderie des écrivains », est capable de leur répondre tranquillement : « La littérature installée, les revues, les romans édités, je les tiens une fois pour toutes pour non avenus. Non qu'il ne puisse pousser dans ce champ des talents (il y en a), mais ils y périssent forcément car ce champ n'est pas le bon puisqu'on y consent à ne pas dire la vérité capitale, celle qui saute aux yeux sans qu'il soit besoin de littérature. » Cette vérité capitale, c'est bien sûr le Goulag. C'est aussi que le Goulag existe avant Staline et après lui, qu'il n'est pas une maladie du système soviétique mais son essence et même sa finalité. (page 129) Suit, page 130, le compte-rendu de la réunion de crise du politburo – surréaliste – décidant d'expulser Soljenitsyne.

Les premiers jours, ils arpentent Manhattan, se tenant par la main, se tenant par la taille, regardant avidement autour d'eux, au-dessus d'eux, puis se regardant l'un l'autre, éclatant de rire et s'embrassant, encore plus avidement. Ils ont acheté un plan de la ville, dans une librairie comme ils n'en ont jamais vu : au lieu d'être sous clé, derrière des comptoirs, comme des boutons dans une mercerie, les livres y sont à portée de main. On peut les ouvrir, les feuilleter, on peut même les lire sans être obligé de les acheter. Quand au plan, sa fiabilité les stupéfie : s'il annonce que la seconde rue à droite est St Mark's Place, eh bien c'est St Mark's Place, chose inconcevable en Union soviétique où les plans des villes, quand on en trouve, sont immanquablement faux, soit parce qu'ils datent de la dernière guerre, soit parce qu'ils anticipent sur de grands travaux et montrent la cité comme on espère qu'elle sera dans quinze ans, soit par pure volonté d'égarer le visiteur, toujours plus ou moins suspect d'espionnage. (page 140)

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