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Fin homme rougeTitre complet : LA FIN DE L'HOMME ROUGE – OU LE TEMPS DU DESENCHANTEMENT (Actes sud / Lettres russes) – Écrit entre 1991 et 2013

Quatrième de couverture :

Armée d'un magnétophone et d'un stylo, Svetlana Alexievitch, avec une acuité, une attention et une fidélité uniques, s'acharne à garder vivante la mémoire de cette tragédie qu'a été l'URSS, à raconter la petite histoire d'une grande utopie. "Le communisme avait un projet insensé : transformer l'homme ancien le vieil Adam. Et cela a marché. En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d'homme particulier, l'Homo sovieticus." C'est lui qu'elle a étudié depuis son premier livre, publié en 1985, cet homme rouge condamné à disparaître avec l'implosion de l'Union soviétique qui ne fut suivie d'aucun procès de Nuremberg malgré les millions de morts du régime. Dans ce magnifique requiem, l'auteur de La Supplication réinvente une forme littéraire polyphonique singulière, qui fait résonner les voix de centaines de témoins brisés. Des humiliés et des offensés, des gens bien, d'autres moins bien, des mères déportées avec leurs enfants, des staliniens impénitents malgré le Goulag, des enthousiastes de la perestroïka ahuris devant le capitalisme triomphant et, aujourd'hui, des citoyens résistant à l'instauration de nouvelles dictatures.

Sa méthode : "Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l'amour, la jalousie, l'enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d'une vie qui a disparu. C'est la seule façon d'insérer la catastrophe dans un cadre familier et d'essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose... L'histoire ne s'intéresse qu'aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n'est pas l'usage de les laisser entrer dans l'histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d'une littéraire et non d'une historienne." A la fin subsiste cette interrogation lancinante : pourquoi un tel malheur ? Le malheur russe ? Impossible de se départir de cette impression que ce pays a été "l'enfer d'une autre planète".

Citations :

Nous sommes en train de faire nos adieux à l'époque soviétique. A cette vie qui a été la nôtre. Je m'efforce d'écouter honnêtement tous ceux qui ont participé au drame socialiste...
Le communisme avait un projet insensé : transformer l'homme « ancien », le vieil Adam. Et cela a marché... C'est peut-être la seule chose qui ait marché. En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme léninisme un type d'homme particulier, l'Homo sovieticus. Les uns le considèrent comme une figure tragique, d'autres le traitent de sovok, de pauvre Soviet ringard. Il me semble que je connais cet homme, je le connais même très bien, nous avons vécu côte à côte pendant de nombreuses années. Lui – c'est moi. Ce sont les gens que je fréquente, mes amis, mes parents. J'ai voyagé à travers l'ex-Union soviétique pendant plusieurs années, parce que les Homo sovieticus, ce ne sont pas seulement les Russes, mais aussi les Biélorusses, les Turkmènes, les Ukrainiens, les Kazakhs... (…)
Nous, les gens du socialisme, nous sommes pareils à tous les autres, et nous ne sommes pas pareils, nous avons notre lexique à nous, nos propres conceptions du bien et du mal, des héros et des martyrs. Nous avons un rapport particulier à la mort. Dans les récits que je note reviennent constamment des mots qui blessent l'oreille, les mots « tirer », « fusiller », « liquider », « envoyer au poteau », ou encore des variantes soviétiques de la disparition, comme « arrestation », « dix ans sans droit de correspondance », « émigration ». Que peut bien valoir la vie humaine si nous songeons qu'il n'y a pas si longtemps des millions de gens périssaient de mort violente ? (…) Nous venons tous de là-bas, de ce pays qui a connu le Goulag et une guerre effroyable. La collectivisation, la dékoulakisation, des déportations de peuples entiers...

(…) J'ai cherché ceux qui avaient totalement adhéré à l'idéal, qui l'avaient si bien intégré qu'il était impossible de le leur arracher : l’État était devenu leur univers, il leur tenait lieu de tout, il remplaçait même leur propre vie. Ils n'ont pas été capables de quitter la grande Histoire, de lui dire adieu, d'être heureux autrement. De plonger la tête la première... et de se perdre dans une existence privée, comme cela se passe aujourd'hui, à présent que ce qui était petit est devenu grand. Les gens ont envie de vivre, tout simplement, sans idéal sublime. C'est une chose qui ne s'était jamais produite en Russie, et on ne trouve pas cela non plus dans la littérature russe. Au fond, nous sommes des guerriers. Soit nous étions en guerre, soit nous nous préparions à la faire. Nous n'avons jamais vécu autrement. C'est de là que vient notre psychologie de militaires. Même en temps de paix, tout était comme à la guerre. On battait le tambour, on déployait le drapeau... Nos cœurs bondissaient dans nos poitrines... Les gens ne se rendaient pas compte de leur esclavage et même, ils l'aimaient, cet esclavage. Moi aussi, je m'en souviens : après la fin de l'école, toute notre classe avait l'intention d'aller défricher des terres vierges, nous méprisions ceux qui refusaient de le faire, nous regrettions, au point d'en pleurer, que la révolution, la guerre civile, tout cela ait eu lieu sans nous. Quand on regarde en arrière, on n'en revient pas : c'était vraiment nous ? C'était vraiment moi ? J'ai revécu ces souvenirs en même temps que mes personnages. L'un d'eux m'a dit : « Seul un Soviétique peut comprendre un Soviétique ». Nous avions tous une seule et même mémoire communiste. Nous sommes des voisins de mémoire.

(…) J'ai été octobriste,j'ai porté le badge avec le petit garçon frisé, j'ai été pionnière, komsomole. La désillusion est venue plus tard.
Après la perestroïka, tout le monde attendait l'ouverture des archives. On les a ouvertes. Et nous avons découvert une histoire qu'on nous avait cachée...
« Sur les cent millions de personnes qui peuplent la Russie soviétique, nous devons en entraîner derrière nous quatre-vingt-dix millions. Les autres, on ne peut pas discuter avec eux, il faut les anéantir. » (Zinoviev, 1918.)
« Exécuter par pendaison (et obligatoirement par pendaison afin que tout le monde le voie bien) au moins un millier de koulaks invétérés, de riches... Leur prendre tout leur blé, désigner des otages... Faire en sorte que le peuple voie cela à des centaines de verstes à la ronde et qu'il tremble... » (Lénine, 1918)
« Moscou est littéralement en train de mourir de faim, avait dit le professeur Kouznetsov à Trotski. Ce n'est pas ça, la faim. Pendant que Titus faisait le siège de Jérusalem, les mères juives mangeaient leurs propres enfants. Quand j'aurais obligé vos mères à manger leurs enfants, alors vous pourrez venir me dire : "Nous avons faim." » (Trotski, 1919)

(…) Dans les Carnets de Notes de Chalamov, on trouve cette phrase : « J'ai participé à une grande bataille perdue pour un renouvellement effectif de la vie. » Cela a été écrit par un homme qui avait passé dix-sept ans dans les camps staliniens. La nostalgie de l'idéal était toujours là... Je répartirais les Soviétiques en quatre générations : celle de Staline, celle de Khrouchtchev, celle de Brejnev, et celle de Gorbatchev. Je fais partie de la dernière. Il nous a été plus facile d'accepter l'effondrement de l'idée communiste parce que nous n'avons pas vécu en un temps où cette idée était jeune et forte, auréolée de la magie pas encore dissipée d'un romantisme désastreux et d'espoirs utopiques. Nous avons grandi sous le règne des vieillards du Kremlin. A une époque végétarienne et tempérée. Les océans de sang versés par le communisme étaient déjà oubliés. L'emphase sévissait toujours, mais on savait désormais qu'il était impossible de donner vie à une utopie.

(…) Les gens anesthésiés par l'idée émergeaient lentement de leur léthargie. Si j'abordais le thème du repentir, on me répondait : « De quoi devrais-je me repentir ? » Chacun se sentait victime, mais pas complice. L'un disait : « Moi aussi, j'ai été en camp ! », un autre : « J'ai fait la guerre », un troisième : « J'ai reconstruit ma ville en ruine, j'ai trimbalé des briques nuit et jour... ». C'était totalement inattendu : ils étaient tous ivres de liberté, mais ils n'étaient pas préparé à la liberté. Où était-elle, cette liberté ? Uniquement dans les cuisines où, par habitude, on continuait à dire du mal du pouvoir. On s'en prenait à Eltsine et à Gorbatchev. A Eltsine, parce qu'il avait trahi la Russie. Et Gorbatchev ? Lui, c'était parce qu'il avait tout trahi. Tout le XXe siècle. Chez nous aussi, maintenant, cela allait être comme chez les autres. Comme chez tout le monde. On pensait que cette fois, cela allait marcher.
La Russie changeait et se détestait d'être en train de changer. (pages 17 à 21)

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